INTERVIEW DE MIKEL CHARRITTON POUR l’USINE NOUVELLE FACE A LA CRISE SANITAIRE DU COVID-19

« Nous nous organisons pour être résilients et tenir sur la durée », explique Mikel Charritton, co-gérant du sous-traitant aéro Lauak

  CAS D’ENTREPRISE  

Mikel Charriton est à la tête de l’entreprise Lauak, fournisseur d’Airbus et du secteur aéronautique (1800 salariés pour 200 millions d’euros de chiffre d’affaires). Il nous décrit le quotidien d’un patron d’entreprise plongée dans une crise inédite, ses initiatives pour affronter les difficultés présentes, et ses idées pour déjà rebondir.

L’Usine Nouvelle – Comment votre entreprise et vos salariés traversent-ils la crise actuelle ?

Mikel Charritton – A ce jour, parmi nos 1800 salariés, nous n’avons aucune personne déclarée positive au Covid-19 sur nos dix sites de production répartis entre la France, le Canada, le Portugal, le Mexique et l’Inde. On ne peut que s’en réjouir.

Comment s’opère la reprise du travail ?

Nous vivons le moment avec beaucoup d’engagement du personnel. En tout et pour tout, nous avons cessé l’activité pendant deux jours uniquement, juste après l’annonce du confinement. La volonté était de reprendre au plus tôt tout en protégeant les salariés. Nous avons un carnet de commandes que nous voulons respecter. En fonction de nos différents sites en France, entre 50 et 80% des cols bleus ont répondu présents pour venir travailler sur site. Les cols blancs sont pour la plupart en télétravail. En tant que chef d’entreprise, c’est une grande satisfaction d’avoir cette mobilisation de nos équipes.

Comment avez-vous pu convaincre vos salariés de venir travailler malgré la peur du virus ?

Les gens n’étaient pas rassurés au départ. Nous leur avons communiqué notre volonté de continuer la production tout en prenant les mesures nécessaires pour assurer leur sécurité : désinfection des postes de travail, espacement d’un mètre entre les personnes, mise à disposition de gants et de gel hydroalcoolique, respect des gestes barrière… Cela a rassuré une partie des équipes. Je vais souvent dans les ateliers et je constate que le travail se passe bien.

Et les masques…

Au départ, nous n’avons pas pu en fournir. Nous étions en rupture comme le reste de la France. Depuis la semaine du 6 avril, nous avons pu trouver une source qui nous fournit des masques en tissu lavables et réutilisables. Chaque opérateur qui en a besoin est équipé, charge à lui de les laver. L’entreprise a acheté environ 2000 masques en tissu et un millier de masques jetables. Sur les chaînes, nous n’imposons pas les masques sauf si les distances de sécurité ne peuvent être respectées.

Ce retour au travail, c’est sur une base volontaire ou est-ce une obligation ?

Cela s’est fait en deux temps. C’était sur la base du volontariat la semaine suivant l’annonce du confinement. Ensuite c’est devenu une obligation. Toutefois, pour les salariés en panique et qui ne souhaitaient pas revenir, on ne les oblige pas à venir travailler. Ils puisent dans leurs congés.

Dans quelle mesure avez-vous eu à adapter le fonctionnement de vos usines ?

Tout d’abord, nous avons modifié les horaires de travail pour éviter le regroupement à la cantine. La journée démarre à 6h du matin et se termine à 14h20 avec une pause de 20 minutes. Le salarié déjeune ensuite chez lui. Au niveau des postes de travail, on s’est assuré que tous les postes de travail étaient au minimum espacés d’un mètre avec mise à disposition de gants et de gels hydroalcooliques. Il a fallu adapter certains postes où cinq travailleurs pouvaient travailler à proximité sur un même bâti d’assemblage. Maintenant ils ne sont plus que deux. On a accepté de perdre en productivité pour privilégier la santé du personnel.

L’entreprise Lauak est également présente à l’étranger. Comment cela se passe-t-il là-bas ?

La situation diffère sensiblement d’un pays à l’autre. Au Canada, au Mexique et en Inde, le confinement est total. Tout le monde est chez soi et les usines sont fermées. Au Portugal, le confinement est similaire au nôtre mais il y a eu un message fort au plus haut niveau de l’Etat pour dire que l’économie devait continuer [situation au 10 avril 2020, ndlr]. Là-bas, 90% de nos effectifs sont opérationnels contre 50 et 80% en France en fonction de nos différentes usines.

Globalement vous semblez mieux vous en sortir que le reste du secteur aéronautique qui affiche une reprise au travail de 25% des effectifs. Comment l’expliquez-vous ?

Ce que je vais vous dire est très subjectif mais je pense que ce résultat est lié à nos valeurs d’engagement et le fait qu’il y a une proximité et une confiance forte entre le personnel et l’équipe dirigeante. Je vais régulièrement dans les ateliers pour m’assurer qu’il n’y a pas de risques.

A quel niveau assurez-vous votre production ?

Nous partons du principe suivant : nous avons des commandes, nous livrons ! Dans les plans d’approvisionnement que nous recevons de nos clients, les baisses de cadence n’apparaissent pas encore. On sait qu’il y aura un recalage par la suite. On réagira sûrement avec de l’activité partielle. Avec quelle ampleur ? Fermera-t-on des sites quelques jours ? une semaine ? C’est trop tôt pour le dire car nous n’avons pas encore les plans d’approvisionnement de nos clients liés à la nouvelle situation.

Pourquoi ne pas anticiper la situation et réduire les cadences ?

C’était une possibilité mais ce n’est pas celle que nous avons retenu. Nous faisons l’inverse car ce qui est pris n’est plus à prendre. Aujourd’hui, notre politique c’est de livrer ce que nous avons en carnet de commandes. On s’adaptera le moment venu avec l’activité partielle. Et si nécessaire, on fermera des usines une ou deux semaines.

Quand Airbus a annoncé une baisse globale de ses cadences de 30%, comment avez vous réagi ?

Je m’attendais très clairement à une baisse sur les programmes long-courriers comme l’A330 et l’A350. Ce qui m’a davantage surpris, c’est la baisse sur l’A320 [l’avion produit à la plus forte cadence chez Airbus, ndlr]. Le carnet de commande était très rempli, nous étions en phase de ramp-up. Je comprends que c’est lié à des reports de livraisons par certaines compagnies aériennes.

Que pèse Airbus dans votre activité ?

Airbus représente environ 60 % de notre chiffre d’affaires au travers de tous ses programmes.

Etes-vous inquiet par rapport à ses annonces ?

Inquiet, oui. Le dirigeant qui ne serait pas préoccupé dans la période actuelle, serait un inconscient. Quand votre premier client annonce une baisse d’un tiers de son activité, forcément, il y a  de quoi être inquiet. Dans une telle situation, il faut déjà penser au rebond. J’ai demandé à mes équipes de travailler sur l’après, afin de ressortir plus fort de cette crise. Je leur martèle ce message tous les jours.

Concrètement, comment préparez-vous l’après-crise ?

Nous avons créé des groupes de travail qui ont démarré ce mois-ci. Nous avons défini cinq axes : la réduction des stocks, l’amélioration de la rentabilité, la baisse des frais d’achats généraux, la meilleure exploitation de nos données techniques de production et enfin les opportunités à saisir dans le secteur aéro ou ailleurs…Il y aura des nouveaux marchés et aussi des opportunités liées malheureusement aux défaillances de certaines entreprises qui passeront mal la période actuelle… Il y a une dizaine de personnes par groupe de travail englobant des salariés des différents sites. Chaque groupe est sponsorisé par un membre du comité exécutif et managé par un chef de projet identifié comme un talent de l’entreprise. L’objectif est de recueillir les premières préconisations d’ici 3 à 6 mois.

Craignez-vous des problèmes de liquidités, de trésorerie ?

Pas à court terme, non. Nous sommes toutefois très vigilants. Aujourd’hui, nous faisons face à un effet ciseaux. D’un côté, l’entreprise avait embauché et investi. Nous avons donc des charges fixes qui ont augmenté liées à l’activité. Et là, avec le Covid-19, c’est une chute brutale du chiffre d’affaires qui s’annonce. Le cash va être mis à contribution. C’est un sujet d’inquiétude. Il faudra trouver des solutions pour préserver la trésorerie.

En complément, nous allons travailler avec nos partenaires financiers et Bpifrance pour débloquer des lignes de crédit court terme. Une fois que nous aurons les plans d’approvisionnement de nos grands clients mis à jour au mois de mai, nous pourrons refaire un budget de trésorerie. Nous avons déjà travaillé avec des hypothèses de baisse de chiffre d’affaires de 30% voire 50%. Nous nous organisons pour être résilient et tenir sur la durée.

Vu la sévérité de la crise, vous préparez-vous à réduire vos effectifs ?

L’activité partielle permet d’éviter pour l’instant des réductions d’effectifs. Ce ne serait toutefois pas responsable de ne pas l’envisager quand vous avez entre un tiers et la moitié de votre activité qui s’envole en fumée. D’autant que nous sommes une entreprise de main d’œuvre avec des soudeurs, des chaudronniers, des monteurs…

Envisagez-vous une diversification au-delà de l’aéro ?

Comme Lauak réalise 97% de son activité dans l’aéro, forcément, nous y pensons. Toutefois, c’est le genre d’initiative à prendre quand tout va bien et non quand ça va mal. Or dans l’aéro, quand tout va bien, nous avons tellement de travail et de commandes qu’il est difficile d’engager une diversification. En pleine crise du secteur, on peut regretter de ne pas l’avoir fait avant. Mais, l’aéro reste un marché robuste. Il y a structurellement un besoin d’avions.

Y-a-t-il déjà une leçon que vous tirez de cette crise exceptionnelle ?

Nous aurions dû avoir plus de flexibilité avant la crise. Comme l’entreprise avait une visibilité très forte sur plusieurs années, nous avons investi, nous avons embauché. Nous avons beaucoup produit en interne. Avec le recul, on aurait peut-être davantage dû s’appuyer sur un réseau de partenaires sous-traitants et sur l’intérim. Aujourd’hui, nous n’excluons pas de rapatrier de la charge industrielle de nos fournisseurs. La leçon que j’en tire pour le redémarrage, c’est d’avoir plus d’agilité et de flexibilité même si nous avons du mal à trouver de la compétence dans nos métiers.

Usine Nouvelle, Hassan Meddah, le 16 Avril 2020.